Encore un aiguillage négocié en frôlant le déraillement. Encore la voie de droite. Par delà les mots en rafale, les mots-gifles, les mots-crachats, reste ce sentiment tenace de s'éloigner un peu plus du merveilleux pour s'accrocher au beau. Comme un billet de Transsibérien troqué contre un Paris-Vierzon. Comme un café-croissant au buffet de la gare pour oublier les steppes qui défilent derrière la vitre du wagon-lit. Alors, sans un mot, d'un geste de la main, on commandera encore deux autres cafés, avec parfois un jus de pamplemousse.
Ce qui se joue actuellement, je l'ai joué cent fois dans ma tête. Comme une générale sans surprise, tout y est, de la réplique qu'on attend au regard fuyant cent fois répété. la douleur ne vient plus de la surprise, mais de l'humiliation, du projecteur qui cadre l'évidence, de ce texte qui était déjà écrit, des parallèles entre ces mois d'avril 2008 et août 2006, de cet immense gâchis qui se déverse dans le néant, des actes à venir, attendus, avant que ne retombe le rideau.
Ce n'est pas une fuite, non, ce n'en est plus une. C'est une marche lente vers l'autel au pied duquel t'attend l'homme sans visage. L'horizon se réduit peu à peu aux 3m² du matelas jonchant le sol où se sont réfugiées les lumières d'un présent qui a cessé de se nourrir d'espoir. Chaque jour, ou presque, une piqûre qui se veut indolore instille le poison qui se répand la nuit. Chaque soir, les yeux ouverts, j'entrevois s'approcher le temps des pilules amères. Quand le flacon sera vide, je serai assis sur les marches à regarder dans le contre-jour deux silhouettes marchant, main dans la main, vers un jour éclatant avant que ne se referment les portes sur une image brouillée de larmes.
Les rêves prennent des teintes hallucinatoires. Le silence fait naître des fantômes, des fantômes qui plantent leur lame dans des blessures encore ouvertes, des fantômes qui tentent de tuer l'amour.
Et je m'endors, la nuit, l'esprit torturé par ces mots que je ne trouve pas pour te donner l'envie de vivre, écartelé entre le désir de raviver les couleurs de ce rêve qui s'éloigne chaque jour faute de le saisir à bras le corps et l'hésitation à composer ce triptyque qui peu à peu s'installe.
Regarder s'éloigner les lumières rouges et sentir à chaque fois le temps s'arrêter. Le corps apaisé, le coeur qui bat d'un rythme lent, les gestes au ralenti. La lueur rouge de la cigarette, l'ordi allumé, puis éteint, faute d'envie. Le matelas repoussé contre le mur. Les gestes et les mots échangés qui redéfilent en boucle. Cette impression ambiguë de te sentir chaque jour plus proche et chaque fois plus loin en même temps. Vaincu, une fois de plus, par ton corps, par ton départ, par tes silences. Apaisé par ces heures dans tes bras, si proches de la plénitude, si proches, à l'espoir près... Se rouler dans ton odeur, prendre un livre entre ses mains, tenter de s'y plonger pour ne pas penser que toi, au même instant... Tenter enfin une fuite dans le sommeil, pour te chercher dans les rêves. Dormir pour oublier la défaite. Pour oublier le temps perdu des nuits sans toi.